Ecrire – Marguerite Duras

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Premier regard

Bribes biographiques et impressions sur l’écriture

Première page

« C’est dans une maison qu’on est seul. Et pas au-dehors d’elle mais au-dedans d’elle. Dans le parc il y a des oiseaux, des chats. Mais aussi une fois, un écureuil, un furet. On n’est pas seul dans un parc. Mais dans la maison, on est si seul qu’on en est égaré quelquefois. C’est maintenant que je sais y être restée dix ans. Seule. Et pour écrire des livres qui m’ont fait savoir, à moi et aux autres, que j’étais l’écrivain que je suis. Comment est-ce que ça s’est passé ? Et comment peut-on le dire? Ce que je peux dire c’est que la sorte de solitude de Neauphle a été faite par moi. Pour moi. Et que c’est seulement dans cette maison que je suis seule. Pour écrire. Pour écrire pas comme je l’avais fait jusque-là. Mais écrire des livres encore inconnus de moi et jamais encore décidés par moi et jamais décidés par personne. Là j’ai écrit Le Ravissement de Lol V. Stein et Le Vice-consul. Puis d’autres après ceux-là. J’ai compris que j’étais une personne seule avec mon écriture, seule très loin de tout. ça a duré dix ans peut-être, je ne sais plus, j’ai rarement compté le temps passé à écrire ni le temps tout court. J’ai compté le temps passé à attendre Robert Antelme et Marie-Louise, ma jeune soeur. Après je n’ai plus rien compté. »

Première impression

Injuste, il serait injuste de procrastiner encore une année de plus, et de me dispenser de partager mes impressions de lecture, alors il faut rendre justice au beau moment, tranquille et intimidé, que j’ai passé en lisant ces textes. C’est en refermant ces pages, un peu à regret, que me vient l’idée de simplifier celui-ci de tous ces grands projets sans fin, « plutôt dix lignes que rien du tout », l’idée libre et folle de délaisser le carcan systémique, et de me contenter de laisser une trace, quelques mots, sur les visiteurs nocturnes de ma table de chevet.

Un petit défi, donc, qui commence ici. Et qui parlerait bien de régularité, mais nous connaissons ce problème.

A tout seigneur tout honneur, Ecrire, cette impression sur l’écriture, m’a fortement impressionnée, c’est le terme. De Duras je n’avais lu que La douleur il y a très longtemps, et Hiroshima mon amour, qui m’avait un peu agacée. J’ai retrouvé ici cette voix inimitable (redoublée dans ma radio intérieure par le velours cassé de la voix de Jeanne Moreau, qui faisait la narration dans le film L’Amant, tiré de son livre L’amant de la Chine du Nord), cette simplicité majestueuse qui transforme tout, les éléments biographiques, le quotidien prosaïque, les réflexions théoriques.
Sur les deux textes qui suivent, La mort du jeune aviateur anglais et Roma, la grandeur systématique et la répétition tragique ont moins bien fonctionné, mais cela reste beau et âpre comme elle sait faire. Il y en a enfin deux autres, anecdotiques. A un moment le contenu importe moins, sa voix prend toute la place. C’est un peu une incantation.
Une chose curieuse, et très appréciable, est qu’on la sent aussi assise et consciente de son style, dans sa forme, qu’elle est humble sur le fond, sur la création et le mystère total d’extraire un livre de soi. Sa description en est physique, profonde, interloquée, et en même temps pleine d’évidence. Ensuite, les passages sur la solitude, celle « qu’on fait », sur le décalage, sur le rapport au lieu, tout cela m’a parlé. Marguerite Duras a du style, a le style, et parfois c’est presque trop, mais comme elle est juste, tout passe, tout est en place.
Et tout compte, tout fait écriture. Elle l’explique mais aussi elle le montre. La mort d’une mouche devient un opéra.
En conclusion, un bel instant en suspens, triste et tranquille, de contemplation, et de retour sur soi.

Dernière danse

Ecrire, de Marguerite Duras
éditions Gallimard, 1993

…Et si j’en crois la bibliographie plutôt fournie qui y est donnée, plus de 40 ouvrages, romans, scénarii… Ecrire arrive vers la fin de sa vie, elle disparaît en 1996, et ne sonne pas du tout comme des mémoires.
J’ai bien envie de lire L’amant de la Chine du Nord. Il est quelque part, pas loin.

Dernier verre

Les liens et études sont nombreux et se trouvent partout, voici simplement le lien vers la Bibiothèque nationale de France pour le centenaire de Marguerite Duras, ainsi qu’une biblio exhaustive ici.

Le dernier mot

Je résiste à recopier une page sur quatre en guise de citation, n’en voici qu’un passage :

« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. Etre sans sujet aucun de livre, sans aucune idée de livre c’est se trouver, se retrouver, devant un livre. Une immensité vide. Un livre éventuel. Devant rien. Devant comme une écriture vivante et nue, comme terrible, terrible à surmonter. Je crois que la personne qui écrit est sans idée de livre, qu’elle a les mains vides, la tête vide, et qu’elle ne connaît de cette aventure du livre que l’écriture sèche et nue, sans avenir, sans écho, lointaine, avec ses règles d’or, élémentaires : l’orthographe, le sens. »

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Test d’encre broyée

Qui a broyé rebroiera. Et caetera.